À chaque nouvelle intervention militaire américaine, le même récit se répète. Washington parle de sécurité, de stabilité, de défense de la démocratie. Les communiqués changent, les présidents se succèdent, mais la logique demeure : celle d’un pouvoir qui s’arroge le droit d’intervenir partout où ses intérêts sont en jeu, au mépris des souverainetés nationales et des leçons de l’histoire. L’opération menée au Venezuela en janvier 2026 ne fait pas exception. Elle en est la confirmation.
Ce nouvel épisode s’inscrit dans une longue tradition inaugurée au XIXᵉ siècle avec la doctrine Monroe. Présentée à l’origine comme un bouclier contre les ambitions coloniales européennes, elle s’est rapidement transformée en instrument de domination. « L’Amérique aux Américains » n’a jamais signifié l’autodétermination des peuples du continent, mais bien l’hégémonie d’un seul État sur tous les autres. Sous couvert de protection, les États-Unis ont construit un système d’ingérence permanente.
La relecture opérée par Theodore Roosevelt à la fin du XIXᵉ siècle a achevé cette transformation. Avec son corollaire, Washington s’est attribué un droit d’intervention préventive contre les États jugés instables, déviants ou simplement récalcitrants. Dès lors, l’Amérique latine est devenue un terrain d’expérimentation de la puissance impériale : occupations militaires, coups d’État soutenus ou organisés par la CIA, pressions économiques, sanctions et chantages diplomatiques.
Le bilan est accablant. Du Guatemala en 1954 au Chili en 1973, des dictatures militaires ont été installées ou soutenues au nom de la lutte contre le communisme, laissant derrière elles des sociétés traumatisées et des démocraties brisées. Dans les années 1980, au Nicaragua, au Salvador ou au Guatemala, la « guerre froide » a servi d’alibi à des politiques qui ont coûté la vie à des dizaines de milliers de civils. À chaque fois, Washington a nié sa responsabilité, préférant invoquer la realpolitik.
L’invasion du Panamá en 1989 est emblématique de cette arrogance impériale. L’opération « Just Cause », censée rétablir l’ordre et la légalité, a surtout montré qu’un allié d’hier peut devenir un ennemi dès lors qu’il cesse d’être utile. Manuel Noriega, longtemps protégé par la CIA, a été renversé par la force lorsque son maintien au pouvoir ne servait plus les intérêts américains. Peu importe les pertes civiles ou le droit international : la démonstration de force suffisait.
Les défenseurs de l’interventionnisme américain aiment rappeler que ces opérations sont rapides, ciblées et technologiquement maîtrisées. La Somalie a pourtant révélé la fragilité de ce mythe. En 1993, dans un pays ravagé par la guerre civile, les États-Unis ont cru pouvoir imposer leur volonté par une opération militaire présentée comme chirurgicale. Elle s’est soldée par un fiasco retentissant et un retrait précipité. Ce revers n’a pas seulement marqué l’opinion américaine : il a mis à nu les limites d’une puissance incapable de comprendre les réalités locales qu’elle prétend remodeler.
Trente ans plus tard, cette leçon semble avoir été ignorée. L’Irak, l’Afghanistan, la Libye, et aujourd’hui le Venezuela : à chaque fois, la même certitude domine à Washington — celle d’avoir le droit et les moyens d’agir, sans véritable débat international, sans mandat clair, sans stratégie politique durable. Les conséquences, elles, sont laissées aux peuples concernés.
Ce qui frappe, ce n’est pas seulement la répétition des interventions, mais l’absence de remise en question. L’impérialisme américain ne se pense jamais comme tel. Il se drape dans le langage de la morale, de la sécurité globale, de la liberté. Or, une puissance qui impose par la force sa vision du monde, qui choisit quels gouvernements sont légitimes et lesquels doivent être renversés, ne défend pas la démocratie : elle la confisque.
L’histoire montre pourtant que la stabilité ne naît pas des bombes ni des opérations spéciales. Elle se construit par le respect des souverainetés, le dialogue politique et la reconnaissance du droit des peuples à décider de leur avenir. Tant que les États-Unis persisteront à se comporter comme un empire au-dessus des règles qu’ils prétendent défendre, leurs interventions continueront de produire l’inverse de leurs promesses.
Le Venezuela n’est pas un accident. Il est un symptôme. Celui d’un ordre international encore dominé par la loi du plus fort et d’un empire qui, malgré ses échecs répétés, refuse obstinément d’apprendre. Le Travailleur
