Question : Honorable, la province de l’Équateur est régulièrement endeuillée par des naufrages. Quelle est votre lecture de la situation et quelles solutions proposez-vous ?
Peter Lopose :
Merci pour cette question. En tant que représentant du peuple congolais, élu de la province de l’Équateur, précisément du territoire de Bolomba, je ne peux rester indifférent face aux naufrages à répétition qui endeuillent notre population. Cette situation dramatique exige des réponses urgentes et structurelles.
L’Équateur compte sept territoires, en plus de la ville de Mbandaka, chef-lieu de la province. C’est une province essentiellement fluviale, nourricière de Kinshasa. On peut dire, sans exagération, que si dix personnes mangent à Kinshasa, huit sont nourries par l’Équateur, les deux autres venant d’ailleurs. Les produits convergent d’abord vers Mbandaka, avant d’être acheminés vers la capitale par des baleinières souvent vétustes.
Face à cette réalité, nous avons saisi le ministère national des Transports pour plaider en faveur de la dotation de la province en petites embarcations modernes et en baleinières métalliques, plus sûres. Cela relève de la responsabilité du Gouvernement central.
Mais il faut aussi pointer la responsabilité des armateurs, des passagers et des services portuaires. Le secteur fluvial est difficile à réguler. Je parle en connaissance de cause : j’aime suis armateur et j’ai été souvent passager. Pourtant, malgré les arrêtés du gouverneur interdisant la navigation nocturne, certains bateaux quittent les ports à 20 heures, parfois surchargés.
Les passagers ferment les yeux sur le danger, les agents portuaires se laissent corrompre pour de petites sommes « 50 000 francs, tika biso tokende » (50 000 francs, laissez-nous partir) et l’unité est autorisée à lever l’ancre. Le résultat, nous le connaissons : le naufrage. Il arrive même que certaines embarcations naviguent sans éclairage, de nuit.
Une responsabilité politique clairement établie
Nous sommes tous membres de l’Union sacrée : le gouverneur de l’Équateur, le vice-Premier ministre et ministre des Transports, et nous, la majorité des élus nationaux. Des solutions ont été envisagées, des pistes identifiées, mais aucune réponse concrète et durable n’a encore été apportée.
Je renvoie donc la responsabilité principale au Gouvernement. Nous, députés, avons pour missions de légiférer, contrôler et représenter. Mais l’application des lois relève de l’Exécutif, tant au niveau provincial que national. Nous ne disposons pas de sanctions coercitives directes.
Certes, nous pouvons user des mécanismes parlementaires : questions orales avec débat, motions de défiance ou de censure. Mais leur programmation dépend du Bureau de l’Assemblée. Or, la dernière session était largement consacrée au budget national, avec très peu d’initiatives débattues en plénière.
Naufrage de Luaka : une réaction immédiate sur le terrain
Après le naufrage survenu à 30 kilomètres de Mbandaka, dans le campement de Luaka, j’ai été le premier élu national de l’Équateur à dénoncer publiquement cette injustice. Ma priorité a été d’assister les rescapés et de rapatrier les familles.
Le 5 janvier, sur les antennes de Top Congo FM, j’ai dénoncé l’inaction du Gouvernement central face à la souffrance des Équatoriens. En tant que député national, sans frais de fonctionnement, j’ai personnellement contribué au rapatriement de 74 rescapés.
Le Congo fait face à de nombreux défis, notamment la question de l’indemnisation des victimes de naufrages. Au ministère des Finances, on nous oppose souvent les contraintes liées à la situation sécuritaire à l’Est. Pourtant, la guerre à l’Est dure depuis près de 30 ans.
Pendant ce temps, arrivé sur le terrain, les services nous disent :
« Papa, toza ata na bwato te, na moteur te, mpo tokoma esika accident esalami »
(« Papa, nous n’avons même pas de bateau ni de moteur pour atteindre le lieu de l’accident »).
Le sort réservé aux rescapés et aux familles endeuillées est tout simplement tragique. Lors du dernier naufrage, il y a eu six morts. J’ai personnellement enterré trois corps. Les trois autres n’ont pas encore été retrouvés.
Infrastructures : l’Équateur laissé pour compte
À l’Équateur, l’État est pratiquement démissionnaire. Lors de la session budgétaire, j’ai dénoncé la négligence de certains membres du Gouvernement dans l’exécution du méga-projet présidentiel de 145 territoires , de reconstruction des infrastructures (écoles, bâtiments publics, hôpitaux).
Dans l’ensemble de la province de l’Équateur, le taux d’exécution ne dépasse pas 35 %.
À Bolomba, il est encore plus alarmant : 15 % seulement. Or, Bolomba est le territoire le plus vaste de la province.
Je parle en témoin direct. Je n’habite pas Kinshasa ; je vis à Bolomba et ne viens à la capitale que pour les sessions parlementaires. À Dianga, une seule école a été achevée sur cinq. À Losanganya, seul l’hôpital de référence de Djoa est construit, mais sans équipements complets. À Bobonga, Bokote, les chantiers sont inachevés.
Le secteur de Mampoko est totalement oublié : aucune école, aucun centre de santé, aucune église, alors qu’il devait être bénéficiaire du projet.
Pourquoi ? Parce que certains politiciens, une fois sur le terrain, « bayebaka ata mboka te » (ne connaissent même pas les localités).
Légitimité politique et fidélité à l’héritage Lokondo
À Bolomba, on ne peut pas faire de politique sans Lopose. J’ai été réélu député provincial, puis élu député national. En 2018, j’ai été le mieux élu de mon fief. En 2023, je suis ressorti premier, confirmant la confiance de mon électorat, que je continue de préserver.
Celui qui m’a initié à la vie politique, que son âme repose en paix, c’est l’honorable Henri-Thomas Lokondo Yoka. L’Équateur pleure, la RDC pleure aussi. Il m’a formé politiquement. Voilà pourquoi, quand je prends la parole à l’hémicycle ou sur les médias, certains disent :
« Yo oza mwana Lokondo ? » Oui, « naza mwana Lokondo »
(« Tu es le fils de Lokondo ? » Oui, je le suis).
Il ne faut pas confondre. Lokondo est une référence politique à l’Équateur, un symbole d’engagement et de courage, et non une caricature.
À travers ce plaidoyer sans détour, l’honorable Peter Lopose met en lumière l’urgence d’une gouvernance responsable du secteur fluvial et d’une exécution réelle des projets publics à l’Équateur. Entre naufrages évitables, infrastructures abandonnées et détresse des populations, le député de Bolomba appelle l’Exécutif à assumer pleinement ses responsabilités, au risque de voir la fracture entre l’État et les citoyens continuer de se creuser.
