La visite d’inspection effectuée par le président Félix-Antoine Tshisekedi au Grand Marché de Kinshasa, le samedi 23 mai 2026, restera probablement comme l’un des moments les plus révélateurs du fossé immense qui sépare la vision présidentielle de l’incapacité criante de ceux censés l’accompagner dans sa mise en œuvre.
« Si vous n’avez pas le pouvoir, je vous vire tous ! »
Cette phrase lancée avec colère par le chef de l’État sonnait moins comme une simple menace que comme un aveu d’impuissance face à l’incompétence notoire des hommes qui gèrent la capitale congolaise. Car ce que Tshisekedi a découvert autour de Zando n’était pas seulement un problème d’insalubrité. C’était le portrait brutal d’un système administratif rongé par la négligence, le laisser-aller et surtout la culture de l’argent facile.
Kinshasa : une capitale abandonnée à elle-même
Kinshasa étouffe. La ville ressemble de plus en plus à une métropole livrée au désordre permanent. Les immondices envahissent les rues. Les marchés pirates poussent partout. Les avenues sont transformées en parkings sauvages et les trottoirs ont cessé depuis longtemps d’appartenir aux piétons.
Pendant ce temps, les gangs urbains, les fameux kuluna, imposent leur loi dans plusieurs quartiers sans véritable crainte des autorités. Le jour comme la nuit, les Kinois vivent dans une ville où l’État semble souvent absent.
Et pourtant, ceux qui dirigent cette ville paradent dans des convois luxueux, fréquentent les grands hôtels et multiplient les discours sophistiqués sur la modernisation de Kinshasa. Une modernisation qui, sur le terrain, demeure invisible.
Le nouveau Grand Marché de Kinshasa devait symboliser une renaissance urbaine. Construit grâce à un partenariat public-privé lancé en 2021 sous l’impulsion de Félix Tshisekedi, Zando apparaît aujourd’hui comme un joyau architectural impressionnant : infrastructures modernes, entrepôts sécurisés, milliers d’étalages, avenues réhabilitées. Tout semblait annoncer un nouveau départ.
Mais autour de ce bijou moderne s’étend un océan de saleté, de désordre et d’anarchie.
Le président découvre la réalité sans maquillage
Pendant longtemps, les responsables administratifs ont probablement servi au chef de l’État des rapports embellis, des statistiques arrangées et des présentations soigneusement maquillées.
Mais cette fois-ci, Tshisekedi est allé voir lui-même.
Et le choc fut brutal.
Les vendeurs pirates ont repris possession des artères. Les chaussées récemment construites sont déjà envahies. Les caniveaux débordent d’ordures. L’avenue Rwakadingi ressemble à un dépotoir à ciel ouvert. Les accès au marché demeurent pratiquement impraticables.
Comment expliquer qu’un marché appelé à accueillir près de 50 000 personnes par jour puisse encore fonctionner sans système d’assainissement efficace ? Comment des instructions présidentielles données depuis 2025 pour libérer les accès au marché aient pu être ignorées avec une telle désinvolture ?
La réponse est simple : beaucoup de ceux qui entourent le président ne gouvernent plus. Ils gèrent des intérêts. Ils protègent des réseaux. Ils cherchent des commissions. L’argent est devenu leur unique boussole.
Le mal congolais : l’apparence sans compétence
Le drame de la RDC n’est pas toujours le manque de ressources. Le pays regorge de richesses humaines et naturelles. Le véritable problème réside souvent dans la qualité de certains hommes placés aux responsabilités.
Dans plusieurs administrations, la compétence a progressivement été remplacée par le clientélisme, les alliances politiques et les calculs personnels. On nomme parfois des individus pour leur loyauté politique plutôt que pour leur capacité à résoudre les problèmes.
Résultat : des autorités toujours très élégantes devant les caméras, mais incapables d’assurer les fonctions les plus élémentaires d’une capitale moderne : propreté, circulation, sécurité, discipline urbaine.
La colère de Tshisekedi à Zando traduit peut-être aussi une autre réalité : celle d’un président qui commence lui-même à mesurer l’ampleur du sabotage silencieux de sa propre vision par certains de ses collaborateurs.
Gouverner, ce n’est pas inaugurer
La RDC souffre depuis longtemps d’une culture politique centrée sur les cérémonies, les inaugurations et les effets d’annonce. Pourtant, gouverner ne consiste pas seulement à construire des infrastructures. Gouverner, c’est assurer leur fonctionnement durable.
Un marché moderne entouré de déchets reste un échec. Une belle route envahie par les commerces anarchiques devient inutile. Une capitale sans discipline urbaine finit toujours par sombrer dans le chaos.
La visite présidentielle du 23 mai 2026 aura donc eu le mérite de révéler publiquement ce que les Kinois vivent chaque jour : une capitale abandonnée entre les mains d’hommes souvent plus préoccupés par leurs intérêts personnels que par le bien commun. Et derrière la colère présidentielle se cache désormais une question fondamentale : Félix Tshisekedi trouvera-t-il enfin autour de lui des hommes capables de transformer sa vision en réalité ?■
