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Grève Des Médecins En RDC : Le Système De Santé Au Bord De L’asphyxie

Confrontés à des mois d’arriérés de salaires, à des conditions de travail jugées précaires et à un manque de considération de leurs revendications, les médecins du secteur public congolais ont déclenché une grève à durée indéterminée. Une décision qui intervient alors que le pays fait face à une nouvelle flambée d’Ebola en Ituri.


Le Syndicat libre des médecins (Sylimed) a lancé, à partir de ce 11 juin, un mouvement de grève à durée indéterminée dans l’ensemble du secteur public de santé en République démocratique du Congo. Les praticiens dénoncent l’absence de réponses concrètes du gouvernement à leurs revendications portant notamment sur les salaires impayés, les primes non versées, la couverture sanitaire et l’amélioration des conditions de travail.


Selon le syndicat, près de 2 500 médecins seraient privés de rémunération depuis plusieurs mois. Une situation qui, selon ses responsables, devient intenable au regard des sacrifices consentis quotidiennement par le personnel médical.


« Nous ne pouvons pas continuer à demander aux médecins de combattre Ebola alors qu’ils restent impayés depuis plusieurs mois », a déclaré le secrétaire général du Sylimed, le docteur André Kasongo Kasomboyi.


Malgré ce mouvement social, les médecins assurent que les services d’urgence continueront de fonctionner afin de garantir la prise en charge des cas les plus critiques.


Une crise qui s’inscrit dans une longue histoire


La crise actuelle n’est pas un phénomène isolé. Depuis plusieurs décennies, le système sanitaire congolais est confronté à des difficultés structurelles récurrentes.


Déjà dans les années passées, les professionnels de santé dénonçaient la faiblesse des rémunérations et l’insuffisance des investissements publics dans les infrastructures hospitalières. Les différentes réformes entreprises depuis lors n’ont pas permis de résoudre durablement les problèmes de financement du secteur.


Au cours des dernières années, plusieurs mouvements de grève ont été observés chez les médecins, infirmiers et autres agents de santé. Chaque crise a mis en évidence les mêmes revendications : mécanisation des nouvelles unités, paiement régulier des salaires, amélioration des primes de risque et modernisation des équipements médicaux.


La pandémie de Covid-19 avait déjà révélé les faiblesses du système sanitaire national. Aujourd’hui, l’apparition d’une nouvelle épidémie d’Ebola en Ituri remet une fois de plus en lumière les défis auxquels sont confrontés les soignants congolais.


Des médecins en première ligne mais fragilisés


La situation est particulièrement préoccupante dans les provinces touchées par Ebola.


Trois médecins ont déjà perdu la vie depuis le début de l’épidémie en Ituri. Le dernier en date, le docteur Jackson Ngoy Ngoy, est décédé à Nyakunde, près de Bunia.


Pour de nombreux praticiens, cette réalité illustre le décalage entre les risques encourus et les conditions dans lesquelles ils exercent leur profession.


Un médecin de Bunia, ayant requis l’anonymat, décrit une situation alarmante :


« Nous travaillons dans des conditions extrêmement difficiles. Certains d’entre nous ne perçoivent même pas de salaire. Nous dépendons uniquement des primes qui peuvent être suspendues à tout moment. Pourtant, nous sommes exposés quotidiennement à des maladies mortelles. »


À Kinshasa, plusieurs praticiens interrogés partagent le même sentiment.


Le docteur Jean-Pierre Mbala, médecin interniste dans un hôpital public de la capitale, estime que la démotivation gagne progressivement les équipes médicales :


« Lorsqu’un médecin passe plusieurs mois sans salaire, il devient difficile de lui demander le même niveau d’engagement. La vocation ne peut pas remplacer indéfiniment les obligations sociales et familiales. »


Pour la docteure Nathalie Banza, spécialiste en santé publique, la crise actuelle révèle surtout un problème de gouvernance :


« Le personnel médical constitue la première richesse du système de santé. Lorsque les ressources humaines sont négligées, c’est toute la chaîne des soins qui s’affaiblit. »


Une menace pour la riposte contre Ebola


L’un des enjeux majeurs de cette grève réside dans son impact potentiel sur la lutte contre Ebola.


Même si les services d’urgence restent opérationnels, le ralentissement des activités médicales pourrait affecter le dépistage, la surveillance épidémiologique, le suivi des contacts et la prise en charge rapide des cas suspects.


Or, les spécialistes rappellent que la rapidité d’intervention demeure l’un des facteurs essentiels dans le contrôle d’une épidémie.


Le professeur Michel Kambale, épidémiologiste, estime que la mobilisation des ressources humaines est aussi importante que la disponibilité des médicaments ou des équipements :


« Une réponse efficace à Ebola repose d’abord sur des équipes motivées, protégées et disponibles. Lorsque le personnel est démoralisé, toute la stratégie de riposte devient plus vulnérable. »


L’État face à ses responsabilités


Au-delà des revendications salariales, cette grève pose la question du financement du secteur de la santé en RDC.


Malgré plusieurs engagements nationaux et internationaux visant à renforcer les systèmes de santé africains, les dépenses publiques consacrées à la santé demeurent insuffisantes au regard des besoins d’une population de plus de cent millions d’habitants.


Les syndicats estiment que le gouvernement doit rapidement engager un dialogue crédible afin d’éviter une aggravation de la crise. De son côté, l’exécutif est désormais confronté à un défi délicat : répondre aux attentes des médecins tout en maintenant la continuité des services publics de santé.


La grève déclenchée par le Sylimed dépasse largement le cadre d’un simple conflit salarial. Elle met en lumière les fragilités profondes du système sanitaire congolais et la précarité persistante de ceux qui en constituent le pilier essentiel. Alors que la RDC affronte simultanément des défis épidémiologiques, sécuritaires et sociaux, le malaise des médecins apparaît comme un signal d’alerte majeur. Entre impératif budgétaire et nécessité de préserver la santé publique, les autorités sont désormais appelées à trouver rapidement une issue à une crise dont les conséquences pourraient se faire sentir bien au-delà des hôpitaux.


Belo