Kinshasa, 31 août 2026 — Le débat autour du « Dialogue national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État » prend une nouvelle dimension. Après les réactions des forces politiques, l’Observatoire de la Dépense Publique (ODEP) se prononce à son tour. Dans un communiqué signé par Florimond Muteba Tshitenge, président de son Conseil d’administration, l’organisation salue le principe de la participation populaire annoncé par le président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, tout en formulant plusieurs réserves sur l’inclusivité et la gouvernance du processus.
Pour l’ODEP, l’annonce présidentielle peut constituer une étape encourageante dans la recherche de solutions aux crises qui secouent la République démocratique du Congo. Mais l’organisation estime que la réussite du dialogue dépendra moins de son annonce que de la manière dont il sera effectivement organisé.
Elle plaide ainsi pour un processus « crédible, indépendant, inclusif et réellement participatif », dans lequel la population ne serait pas simplement appelée à approuver des conclusions élaborées au sommet, mais participerait directement à leur construction.
Donner d’abord la parole à la base
L’une des principales propositions de l’ODEP concerne la méthode de consultation. L’organisation défend une démarche ascendante, partant des populations avant d’atteindre le niveau national.
Elle propose que les consultations commencent dans les 145 territoires de la RDC, que les contributions soient ensuite consolidées dans les 26 provinces, avant d’aboutir aux assises nationales.
Cette architecture vise, selon l’Observatoire, à éviter que le dialogue ne devienne une rencontre exclusivement réservée aux états-majors politiques de Kinshasa. Les préoccupations des citoyens, notamment celles liées à la sécurité, à la gouvernance, aux conditions sociales et à la cohésion nationale, devraient ainsi nourrir directement les discussions.
L’ODEP questionne l’exclusion de l’AFC/M23
C’est probablement le point le plus sensible de la déclaration. Alors que le cadre annoncé par le chef de l’État exclut les acteurs qui poursuivent la lutte armée, l’ODEP s’interroge sur l’exclusion de certaines forces directement impliquées dans la crise, citant notamment l’AFC/M23.
L’organisation relève que des discussions existent déjà entre le gouvernement et certains acteurs dans le cadre du processus de Doha. Elle considère dès lors qu’une solution durable à une crise peut difficilement être recherchée sans mettre autour de la table certains protagonistes directement impliqués.
L’ODEP prend toutefois soin de préciser qu’une éventuelle participation au dialogue ne devrait être interprétée ni comme une absolution, ni comme une légitimation politique ou une récompense de la lutte armée.
L’organisation condamne d’ailleurs « sans réserve » le recours aux armes, à la rébellion et à la violence comme moyens de revendication ou de conquête du pouvoir.
Sa position repose sur une logique qu’elle résume ainsi : lorsque la réponse militaire ne suffit pas à mettre durablement fin à une crise, le dialogue avec les principaux acteurs du conflit peut devenir nécessaire pour rechercher une issue politique.
Une commission indépendante plutôt qu’un dialogue piloté directement par la Présidence
Au-delà de la question des participants, l’ODEP place l’indépendance de l’organe organisateur au centre de la crédibilité du processus.
L’organisation recommande la création d’une commission autonome, indépendante, représentative et crédible, chargée de l’organisation, du suivi et de l’évaluation du dialogue.
Selon cette proposition, le président de la République conserverait son rôle de garant des institutions et accompagnerait le processus, mais sa conduite opérationnelle serait confiée à un organe indépendant ne relevant pas directement de la Présidence.
L’objectif affiché est de créer un climat de confiance entre les différentes parties et d’éviter que les assises soient perçues comme un instrument politique au service d’un camp.
Une Commission vérité et réconciliation proposée
L’ODEP va plus loin en proposant la création d’une Commission vérité et réconciliation, inspirée notamment de l’expérience sud-africaine.
Cette structure aurait pour mission d’examiner les responsabilités liées aux crimes commis contre la Nation et la population, d’établir les faits et de favoriser, lorsque les circonstances et la loi le permettent, une dynamique de reconnaissance des fautes et de réconciliation.
Cette proposition soulève un enjeu fondamental : comment conjuguer réconciliation nationale et lutte contre l’impunité ? Pour l’ODEP, la recherche de la paix ne devrait pas signifier l’effacement des responsabilités.
Un message adressé également à l’opposition
L’Observatoire ne limite pas ses recommandations au pouvoir. Il interpelle également l’opposition, qu’elle soit armée ou non armée.
Aux acteurs engagés dans la lutte armée, l’ODEP demande de privilégier le dialogue plutôt que les armes. Aux forces politiques non armées, elle recommande une participation « responsable, constructive et pacifique », en faisant prévaloir les intérêts de la Nation sur les calculs partisans.
La population congolaise est également invitée à s’approprier le processus et à ne pas rester simple spectatrice. Pour l’organisation, chaque citoyen devrait pouvoir faire entendre ses préoccupations, ses attentes et ses propositions, depuis la base jusqu’aux assises nationales.
La bataille se déplace désormais vers les règles du dialogue
La sortie de l’ODEP illustre le véritable défi auquel fait face l’initiative présidentielle. Le débat ne porte désormais plus seulement sur la nécessité ou non d’organiser un dialogue, mais sur qui doit y participer, qui doit l’organiser, quel mandat lui attribuer et quelles garanties donner aux différentes parties.
L’appel à inclure des acteurs directement impliqués dans le conflit risque notamment d’alimenter une controverse importante. D’un côté, certains considéreront qu’un dialogue de paix doit nécessairement impliquer les protagonistes capables d’influencer la situation militaire. De l’autre, une telle ouverture pourrait être interprétée comme une prime accordée à ceux qui ont choisi les armes.
C’est précisément sur cette ligne étroite que l’ODEP tente de positionner sa proposition : ouvrir le dialogue sans légitimer la rébellion, rechercher la réconciliation sans consacrer l’impunité et renforcer l’inclusivité sans transformer les assises en partage du pouvoir.
À travers son communiqué du 31 août, l’ODEP apporte donc un soutien conditionnel à l’initiative de Félix Tshisekedi. L’organisation reconnaît l’intérêt d’un dialogue national fondé sur la participation populaire, mais estime que sa crédibilité reposera sur trois piliers : une inclusivité aussi large que possible, une véritable participation citoyenne et une organisation confiée à une structure indépendante et impartiale.
Dans un pays confronté simultanément à la guerre dans l’Est, aux fractures politiques et aux attentes sociales, le défi sera désormais de transformer l’annonce présidentielle en un mécanisme capable de produire davantage qu’un compromis entre élites.
Car, comme le souligne en substance l’ODEP, la RDC n’a pas seulement besoin d’un dialogue entre ses dirigeants : elle a besoin d’un dialogue avec son peuple, susceptible de restaurer la paix, la confiance et l’unité nationale. Le Travailleur
