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Afrique : Le Nigeria Veut Faire De La Pharmacopée Traditionnelle Un Levier De Souveraineté Sanitaire.

Le Nigeria ne veut plus considérer la médecine traditionnelle comme un simple héritage transmis de génération en génération. Le pays le plus peuplé d’Afrique cherche désormais à lui donner une place plus structurée dans son système sanitaire, mais à une condition majeure : que les traitements et pratiques concernés puissent être évalués scientifiquement, réglementés et soumis à des exigences de qualité et de sécurité.


Cette orientation a été réaffirmée par le ministre d’État nigérian à la Santé et aux Affaires sociales, le Dr Iziaq Adekunle Salako, à l’occasion de la Journée africaine de la médecine traditionnelle 2026, organisée autour de la recherche et du développement de cette médecine au service de la couverture sanitaire universelle.


Derrière cette politique se dessine un enjeu beaucoup plus large : comment l’Afrique peut-elle valoriser son immense patrimoine thérapeutique sans opposer médecine traditionnelle et médecine moderne ?


De la reconnaissance culturelle à la validation scientifique


C’est précisément sur ce terrain que le Nigeria veut déplacer le débat. Pendant longtemps, la médecine traditionnelle africaine a principalement tiré sa légitimité de son ancienneté, de sa transmission communautaire et de son enracinement culturel.


Abuja estime désormais que cette reconnaissance ne suffit pas pour transformer une pratique traditionnelle en traitement médical officiellement intégré au système de santé.


Le gouvernement nigérian défend donc une ligne de démarcation claire : l’usage historique d’un produit ne constitue pas, à lui seul, la preuve de son efficacité médicale.


Les plantes, préparations et autres pratiques thérapeutiques appelées à intégrer le système sanitaire devraient ainsi faire l’objet de recherches permettant notamment d’en déterminer l’innocuité, l’efficacité, la qualité, les dosages et les éventuelles contre-indications.


Cette approche vise également à protéger les populations contre les produits non contrôlés, les promesses thérapeutiques non démontrées et certaines pratiques potentiellement dangereuses.


Transformer un patrimoine en véritable secteur de santé


L’ambition nigériane dépasse cependant la seule question des traitements. Le gouvernement voit également dans la médecine traditionnelle un potentiel de développement économique.


Une pharmacopée locale scientifiquement documentée peut, en effet, alimenter la recherche pharmaceutique, créer des filières de production, stimuler l’innovation et générer des emplois.


Le Nigeria a notamment présenté en 2025 un plan d’action stratégique pour la mise en œuvre de sa politique de médecine traditionnelle, accompagné d’un code de déontologie et de pratique destiné aux praticiens.


L’objectif affiché est de professionnaliser progressivement le secteur : normalisation des pratiques, assurance qualité, sécurité des produits, encadrement éthique et développement d’interventions fondées sur des données probantes.


Le pays dispose également, au sein de son administration sanitaire, d’une structure consacrée à la médecine traditionnelle, complémentaire et alternative, chargée notamment d’accompagner les politiques publiques dans ce domaine.


Un enjeu de souveraineté pour l’Afrique


L’expérience nigériane soulève une question stratégique pour l’ensemble du continent.


L’Afrique possède une biodiversité exceptionnelle et des connaissances traditionnelles accumulées pendant des siècles. Pourtant, une grande partie des médicaments utilisés sur le continent provient encore de chaînes pharmaceutiques industrielles extérieures.


Le véritable enjeu n’est donc pas simplement de proclamer la valeur de la médecine traditionnelle, mais de transformer les connaissances ancestrales en savoir scientifique documenté, tout en protégeant les communautés qui en sont dépositaires.


Cette démarche implique des laboratoires capables d’étudier les substances, des essais rigoureux, des universités impliquées dans la recherche, des autorités réglementaires solides et des mécanismes de protection de la propriété intellectuelle.


Sans ces garde-fous, la valorisation économique des plantes médicinales africaines pourrait aussi conduire à l’appropriation commerciale de connaissances communautaires sans bénéfice réel pour leurs détenteurs historiques.


Une réflexion qui interpelle aussi la RDC


La démarche nigériane mérite une attention particulière en République démocratique du Congo.


Avec l’étendue de ses forêts, sa biodiversité et la présence ancienne de tradipraticiens dans les communautés rurales comme urbaines, la RDC possède elle aussi un patrimoine considérable de connaissances médicinales.


Mais l’enjeu ne devrait pas être de promouvoir indistinctement toutes les pratiques traditionnelles.


Il s’agirait plutôt d’identifier les connaissances présentant un potentiel thérapeutique, de les documenter, de soutenir la recherche universitaire et pharmaceutique congolaise, puis de soumettre les produits issus de cette pharmacopée aux mêmes principes fondamentaux : preuve, efficacité, innocuité, dosage, traçabilité et contrôle de qualité.


Une telle politique pourrait permettre à la RDC de mieux valoriser sa biodiversité tout en combattant le charlatanisme et les traitements dont l’efficacité n’est pas établie.


Conclusion : réconcilier tradition et science


Le choix du Nigeria marque ainsi une évolution importante dans la manière d’aborder la médecine traditionnelle africaine. Il ne s’agit plus simplement de défendre les pratiques ancestrales au nom de l’identité culturelle, ni de les rejeter au seul motif qu’elles ne sont pas issues de la médecine conventionnelle.


La nouvelle frontière se situe dans la preuve scientifique.


En soumettant son patrimoine thérapeutique à la recherche, à la réglementation et à l’assurance qualité, le Nigeria tente de construire un pont entre connaissances ancestrales et médecine moderne. Une démarche dont la RDC pourrait s’inspirer : non pour remplacer la médecine scientifique, mais pour déterminer, parmi les savoirs hérités de ses communautés, ceux qui peuvent réellement contribuer à la santé publique.


Car pour l’Afrique, le défi n’est peut-être plus de choisir entre tradition et modernité, mais de mettre la science au service de ce que la tradition peut véritablement apporter.


Belo