La déclaration de l’archevêque Évariste Ejiba Yamapia « Si on me demande d’être médiateur, j’en ai les capacités intellectuelles, les capacités morales et les capacités physiques » ne peut être appréciée uniquement à l’aune de son statut religieux. Pour conduire une médiation nationale dans une République démocratique du Congo traversée par des fractures politiques, sécuritaires et sociales profondes, plusieurs conditions doivent être réunies : expérience, capacité d’écoute, connaissance des rapports de force, indépendance, autorité morale et, surtout, acceptabilité par les protagonistes.
À l’examen de son parcours, Ejiba Yamapia dispose de certains atouts objectifs. Mais son éventuelle désignation soulèverait également une question centrale : celle de son équidistance politique.
Une expérience qui ne se limite pas au ministère religieux
Le premier élément à considérer est son parcours.
Ejiba Yamapia revendique plus de quarante années de leadership religieux et d’engagement dans les espaces ecclésiastique, civique et politique. Son parcours comprend également une expérience parlementaire, ce qui lui donne une connaissance des mécanismes institutionnels et du fonctionnement de la sphère politique congolaise.
Cette double expérience constitue potentiellement un avantage pour une médiation. Un médiateur national ne doit pas nécessairement être un acteur politique, mais il doit comprendre les logiques qui structurent les positions des acteurs : institutions, opposition, majorité, société civile, confessions religieuses et autres forces sociales.
Ejiba Yamapia dirige par ailleurs l’Église du Réveil du Congo et préside la Plateforme des confessions religieuses de la RDC. Cette dernière rassemble plusieurs sensibilités religieuses, notamment évangéliques, orthodoxes, anglicanes, musulmanes et l’Armée du Salut.
Diriger un espace aussi diversifié implique déjà une certaine pratique de la concertation et de la recherche de compromis.
Il possède déjà une expérience formelle de médiateur
Un élément important renforce sa déclaration : Ejiba Yamapia n’est pas totalement novice en matière de médiation.
En avril 2026, il a été désigné médiateur du Forum pour la paix sociale et la réconciliation dans la province du Maï-Ndombe. Selon le procès-verbal rapporté à cette occasion, une commission mixte associant la Nouvelle société civile congolaise et des confessions religieuses avait porté son choix sur lui pour accompagner ce processus de réconciliation.
Cette expérience est significative.
Elle ne permet évidemment pas de placer sur le même plan une médiation provinciale et un Dialogue national impliquant des enjeux de pouvoir, de guerre, de souveraineté et de recomposition politique. Mais elle montre que sa prétention à la médiation ne repose pas uniquement sur une auto-évaluation : il a déjà été choisi par des acteurs tiers pour remplir une mission de cette nature.
Un travail déjà engagé sur la paix et la réconciliation
Son implication dans la recherche de la paix précède également l’actuel « Dialogue spirituel pour la Nation ».
En 2025, la Plateforme des confessions religieuses qu’il conduit avait présenté aux institutions une « Initiative interconfessionnelle pour la paix et la réconciliation en République démocratique du Congo ». Le projet visait à promouvoir l’unité nationale, le dialogue et la réconciliation.
Ejiba Yamapia avait été reçu dans ce cadre par le président Félix Tshisekedi en juin 2025, puis sa délégation par la Première ministre Judith Suminwa en juillet.
Il possède donc une expérience du dialogue avec les institutions et une exposition aux problématiques de paix qui peuvent constituer des acquis utiles.
L’autorité religieuse constitue un atout, mais ne suffit pas
Dans la société congolaise, la dimension religieuse possède un poids particulier.
La présence des confessions religieuses jusque dans les quartiers, villages et territoires leur donne une capacité de mobilisation et une proximité sociale que peu d’institutions possèdent.
À ce titre, le fait qu’Ejiba Yamapia dirige une plateforme interconfessionnelle peut renforcer sa capacité à porter un discours de réconciliation au-delà de sa propre communauté.
Mais l’autorité spirituelle ne produit pas automatiquement la compétence diplomatique.
La médiation politique exige une méthodologie : consultations confidentielles, écoute des positions antagonistes, identification des intérêts derrière les revendications, construction de compromis, gestion des blocages, garantie de confidentialité et formulation de propositions susceptibles d’être acceptées par des adversaires.
Ses responsabilités et ses expériences lui donnent des arguments pour revendiquer certaines de ces capacités. Mais un Dialogue national de grande ampleur constituerait une épreuve d’un niveau supérieur.
Son principal défi : l’équdistance vis-à-vis du pouvoir
C’est ici que l’analyse doit être particulièrement rigoureuse.
Le principal obstacle potentiel à une médiation conduite par Ejiba Yamapia ne semble pas être son âge, sa capacité physique ou son intelligence. La question déterminante serait celle de son impartialité réelle et, plus encore, de son impartialité perçue.
En mai 2026, interrogé sur sa proximité avec le pouvoir, Ejiba Yamapia avait déclaré que Félix Tshisekedi était son « frère dans la foi » et qu’à ce titre il devait le soutenir. Il avait néanmoins présenté cette relation comme une collaboration entre institutions spirituelles et politiques, plutôt que comme une allégeance personnelle. (Actualité)
Il s’est également engagé publiquement dans le débat relatif au changement de la Constitution, présentant même sa position comme inspirée par une conviction prophétique. (Actualité)
Ces prises de position ne le disqualifient pas automatiquement.
Mais dans une médiation nationale, elles pourraient être invoquées par certains acteurs de l’opposition pour mettre en doute son équidistance.
Car un médiateur peut être personnellement convaincu de certaines choses. Ce qui compte, cependant, est que chacune des parties soit convaincue qu’elle pourra être entendue sans préjugé et qu’aucun camp ne bénéficiera d’un accès privilégié au facilitateur.
La compétence la plus importante : être accepté par les adversaires
C’est probablement le point central.
Un médiateur n’acquiert pas sa légitimité simplement parce qu’il se déclare compétent. Il ne la tire pas davantage de ses titres religieux ou académiques.
Sa véritable légitimité naît de l’acceptation des parties.
Ejiba Yamapia peut disposer des capacités intellectuelles nécessaires. Son parcours religieux peut lui conférer une autorité morale auprès d’une partie importante de la population. Son expérience dans la conduite d’organisations et sa précédente désignation comme médiateur au Maï-Ndombe constituent des références pertinentes.
Mais pour devenir médiateur d’un Dialogue national, il faudrait encore qu’il puisse parler au pouvoir, à l’opposition, à la société civile et aux différentes sensibilités nationales avec une confiance comparable.
C’est précisément là que se trouverait son véritable examen.
Un profil qui présente des atouts, mais dont la neutralité devra convaincre
À la lumière de ces éléments, il serait excessif d’affirmer qu’Ejiba Yamapia ne possède aucune compétence pour exercer une médiation. Son parcours montre au contraire plusieurs acquis : longévité dans le leadership, direction d’une structure interconfessionnelle, expérience institutionnelle, implication dans des initiatives de paix et précédent comme médiateur au Maï-Ndombe.
Sa déclaration possède donc une base factuelle qui mérite d’être prise au sérieux.
Il serait cependant tout aussi excessif de conclure que ces éléments suffisent automatiquement à faire de lui le médiateur idéal du Dialogue national.
Le passage d’une médiation sociale ou interconfessionnelle à la facilitation d’une grande négociation politique nationale change considérablement l’échelle de responsabilité.
Et surtout, ses prises de position publiques favorables à certaines orientations du pouvoir pourraient devenir son principal handicap si une partie de l’opposition estimait qu’elles compromettent son indépendance.
En se déclarant intellectuellement, moralement et physiquement capable d’assumer la médiation du Dialogue national, Évariste Ejiba Yamapia ne parle pas entièrement sans références. Son parcours à la tête de structures religieuses, son implication dans les initiatives de paix et sa désignation comme médiateur au Maï-Ndombe constituent des éléments concrets en faveur de son profil.
Mais être capable de médiation et être accepté comme médiateur sont deux réalités différentes.
Dans le contexte congolais, où la confiance entre acteurs politiques reste fragile, la compétence technique ne suffira pas. Le futur médiateur devra inspirer confiance jusque dans le camp de ceux qui ne partagent ni ses convictions ni ses positions.
Pour Ejiba Yamapia, l’enjeu serait donc moins de démontrer qu’il possède la force physique, intellectuelle ou morale nécessaire que de convaincre majorité et opposition qu’il peut se placer à égale distance de leurs intérêts.
C’est sur cette capacité à transformer son autorité spirituelle en confiance politique transversale que se mesurerait véritablement son aptitude à devenir médiateur du Dialogue national.
Le Travailleur
