KANANGA — Un tournant se dessine dans l’exercice de l’autorité traditionnelle au Kasaï-Central. Des chefs coutumiers de la province ont pris l’engagement de bannir plusieurs pratiques jugées avilissantes ou discriminatoires envers les femmes, notamment certaines sanctions liées à l’adultère, les mariages précoces, le sororat et le lévirat.
L’engagement a été pris jeudi 3 septembre 2026 à Kanyuka, au cours d’un échange communautaire organisé à l’initiative de la Première dame de la République démocratique du Congo, Denise Nyakeru Tshisekedi, avec des chefs coutumiers et leurs épouses.
Au-delà de l’abandon annoncé de certaines pratiques, cette démarche traduit surtout une volonté de faire évoluer la coutume face aux exigences de protection de la dignité humaine et des droits des femmes.
Des pratiques traditionnelles remises en question
Dans certaines communautés du Kasaï, des sanctions coutumières appliquées aux femmes accusées d’adultère pouvaient aller jusqu’au paiement d’amendes ou à des formes d’humiliation publique, dont l’obligation de marcher nue.
La persistance de telles pratiques pose un problème particulièrement sensible lorsqu’elles concernent directement ou indirectement des survivantes de violences sexuelles. Au traumatisme subi pouvait alors s’ajouter la stigmatisation familiale ou communautaire.
Cette réalité avait pris une dimension dramatique pendant la crise liée au phénomène Kamuina Nsapu, entre 2016 et 2017. Des centaines de femmes avaient été victimes de violences sexuelles dans le Grand Kasaï. Selon des autorités coutumières locales, plus de 700 cas de viol avaient notamment été enregistrés au Kasaï-Central.
Pour plusieurs survivantes, la violence ne s’arrêtait pas à l’agression : certaines éprouvaient des difficultés à retrouver leur foyer ou à être réacceptées par leur conjoint et leur communauté.
Le chef Kalala ka Tshishimbi rappelle à cet égard le rôle joué par les autorités traditionnelles dans les efforts de réintégration.
« Dans la province du Kasaï-Central, il y avait des problèmes de femmes violées. Beaucoup ne pouvaient pas retourner dans leurs foyers conjugaux. On a sollicité notre soutien en tant que chefs coutumiers pour leur retour », a-t-il expliqué.
De gardiens de la tradition à acteurs du changement
L’importance de l’engagement pris à Kanyuka réside précisément dans le rôle social des chefs coutumiers. Gardiens des traditions et détenteurs d’une autorité importante au sein de leurs communautés, ils peuvent également contribuer à faire évoluer les pratiques lorsque celles-ci portent atteinte à la dignité des personnes.
Les engagements annoncés concernent ainsi les mariages précoces, mais aussi le sororat et le lévirat lorsqu’ils sont imposés sans le libre consentement des personnes concernées.
Le sororat désigne traditionnellement l’union d’un homme avec la sœur de son épouse décédée, tandis que le lévirat concerne l’union d’une veuve avec un frère ou un proche parent de son mari décédé. C’est particulièrement leur caractère contraignant qui est aujourd’hui remis en cause.
La Première dame Denise Nyakeru Tshisekedi a salué cette évolution.
« Pour moi, c’est une première de voir que les chefs coutumiers comprennent l’importance de bannir tout ce qui est injuste selon les coutumes », a-t-elle déclaré.
Concilier coutume et dignité humaine
La portée de cette initiative dépasse ainsi la seule dénonciation de pratiques anciennes. Elle pose la question de la capacité des institutions coutumières à accompagner les transformations de la société congolaise tout en conservant leur rôle de référence communautaire.
L’enjeu consiste moins à opposer systématiquement tradition et modernité qu’à distinguer les valeurs culturelles qui renforcent la cohésion sociale des pratiques qui portent atteinte à la liberté, à l’intégrité ou à la dignité des femmes.
Cette évolution est également importante pour la lutte contre les violences basées sur le genre : lorsque les autorités coutumières participent elles-mêmes à la prévention de la stigmatisation et à la réintégration des survivantes, leur influence peut favoriser un changement durable des comportements au sein des communautés.
L’engagement de Kanyuka intervient après un travail de sensibilisation mené par l’ONG Femme main dans la main pour le développement intégral, avec l’appui du Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA).
Le véritable défi sera désormais de traduire les engagements pris par les chefs coutumiers en pratiques effectives dans les villages et les communautés. Car l’évolution annoncée ne prendra toute sa portée que si les femmes ne sont plus contraintes de choisir entre le respect de la tradition et la protection de leur dignité.
Belo
