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Dialogue National : Entre Doha Et Kinshasa, Fayulu Pointe Une équation Politique Difficile à Résoudre.

La question posée par Martin Fayulu dépasse désormais la simple controverse entre pouvoir et opposition : peut-on négocier avec l’AFC/M23 à Doha tout en l’excluant du dialogue national organisé en République démocratique du Congo ?


Le président de l’ECiDé et figure de la coalition Lamuka a soulevé cette interrogation lundi 7 septembre 2026. Il conteste le format du processus annoncé le 27 août par le président Félix Tshisekedi et réclame un dialogue qu’il veut « inclusif et souverain ». 


Cette position ouvre un débat de fond sur l’architecture de sortie de crise envisagée par Kinshasa : d’un côté, un processus diplomatique extérieur traitant directement avec une rébellion armée ; de l’autre, un dialogue politique intérieur dont cette même rébellion est exclue aussi longtemps qu’elle n’aura pas renoncé aux armes.


Deux dialogues pour deux objectifs différents


Le 27 août, Félix Tshisekedi a annoncé un « Dialogue national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État », limité à trois mois. Le processus doit partir des provinces avant de culminer à Kinshasa. La Présidence le présente comme une tentative de traiter les causes structurelles des crises congolaises, tout en rompant avec la logique historique des dialogues transformés en mécanismes de partage du pouvoir. 


C’est précisément ici que se situe la réponse politique à l’interrogation de Martin Fayulu.


Dans la conception du pouvoir, Doha et le dialogue national ne remplissent pas la même fonction.


Doha constitue le cadre de négociation entre l’État congolais et l’AFC/M23 sur les dimensions directement liées au conflit : cessation des hostilités, mécanismes de vérification, désengagement militaire, questions humanitaires et recherche d’un accord de paix.


Le dialogue national, lui, est présenté comme un processus politique interne destiné à rechercher un consensus entre les forces politiques, sociales et institutionnelles autour de la paix, de la cohésion nationale et de la refondation de l’État.


Le pouvoir veut donc éviter que le dialogue national devienne une seconde table de négociation avec l’AFC/M23, parallèle ou concurrente de Doha. Cette distinction avait d’ailleurs été explicitement mise en avant après le discours présidentiel du 27 août.


Fayulu attaque précisément cette séparation


Martin Fayulu conteste implicitement cette architecture.


Son raisonnement peut se résumer ainsi : dès lors que l’État reconnaît la nécessité de parler avec l’AFC/M23 pour mettre fin à la guerre, comment peut-il considérer que ce mouvement n’a aucune place dans une discussion nationale portant précisément sur la paix et les causes de l’instabilité ?


Cette interrogation n’est pas dépourvue de portée politique.


Le processus de Doha n’est plus une simple prise de contact. Kinshasa et l’AFC/M23 sont engagés dans un mécanisme diplomatique structuré. En août dernier, les parties ont encore travaillé, avec plusieurs partenaires internationaux, sur une feuille de route destinée à faire progresser les engagements pris dans le cadre du processus. 


L’ONU considère elle aussi le cadre de Doha, parallèlement aux autres initiatives diplomatiques, comme l’un des mécanismes devant contribuer à une résolution pacifique du conflit dans l’Est.


La question de Fayulu devient alors plus difficile à écarter par une simple distinction géographique entre Doha et Kinshasa.


Mais négocier avec une rébellion signifie-t-il l’intégrer au dialogue politique ?


Pas nécessairement.


C’est ici que l’analyse exige une distinction fondamentale entre négociation de paix et participation à la construction du consensus politique national.


Un État peut négocier avec un groupe armé parce que celui-ci constitue une réalité militaire qu’il faut neutraliser ou désarmer, sans pour autant lui reconnaître immédiatement la qualité d’acteur politique légitime au même titre que les partis, la société civile ou les institutions.


C’est manifestement cette ligne que défend Kinshasa.


Le gouvernement considère qu’autoriser un mouvement contrôlant des territoires par les armes à participer directement au dialogue national pourrait produire un précédent dangereux : transformer la puissance militaire en moyen d’accès à la table politique.


Cette préoccupation renvoie directement au discours de Félix Tshisekedi dénonçant les crises congolaises réglées par des arrangements et des partages de responsabilités plutôt que par le renforcement des institutions. 


Patrick Muyaya a d’ailleurs confirmé cette doctrine : le dialogue doit se tenir sur le territoire congolais, partir des provinces et rester ouvert aux forces vives, mais exclure les groupes armés.


Le pouvoir ouvre néanmoins une porte : les acteurs qui renonceraient réellement à la lutte armée pourraient retrouver une place dans la vie politique nationale. 


Une contradiction politique malgré tout difficile à expliquer


Même juridiquement ou politiquement défendable, cette séparation comporte une faiblesse.


La crise militaire et la crise politique congolaise se chevauchent.


L’AFC/M23 n’est pas seulement un interlocuteur militaire dans un cessez-le-feu. Le mouvement administre des territoires et développe des structures parallèles dans les zones qu’il contrôle, une situation également relevée dans les discussions récentes au Conseil de sécurité. 


Dès lors, organiser un dialogue destiné à réfléchir aux causes profondes de l’instabilité sans déterminer clairement comment les conclusions de Kinshasa s’articuleront avec celles de Doha pourrait créer deux processus parallèles.


C’est probablement là que réside le véritable enjeu soulevé par Fayulu.


La question n’est donc pas nécessairement de savoir si l’AFC/M23 doit être invité autour de la table politique nationale avec ses armes et les territoires qu’il contrôle, mais de déterminer comment les questions traitées à Doha seront raccordées au futur pacte national recherché à Kinshasa.


Sans mécanisme de convergence, le risque existe de voir Doha produire des engagements sécuritaires tandis que Kinshasa produit un compromis politique, sans garantie suffisante que les deux architectures soient compatibles.


Le soutien rwandais ajoute une autre dimension


L’équation est encore plus complexe en raison du rôle du Rwanda.


Le soutien de Kigali au M23 n’est pas uniquement une accusation politique du gouvernement congolais. Le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté en février 2025 la résolution 2773, qui demandait notamment aux Forces de défense rwandaises de cesser leur soutien au M23 et de se retirer du territoire congolais. 


Les discussions récentes au Conseil de sécurité continuent de présenter l’AFC/M23 comme soutenu par les forces rwandaises et appellent également Kinshasa à s’abstenir de tout soutien à des groupes armés, notamment les FDLR. 


Cela signifie que la crise ne peut être réduite à un conflit politique strictement congolo-congolais.


Elle possède simultanément une dimension interne, militaire et régionale.


C’est précisément pourquoi plusieurs cadres diplomatiques coexistent.


Le véritable désaccord porte aussi sur la conception du dialogue


Derrière la polémique sur l’AFC/M23 apparaît finalement une divergence beaucoup plus profonde entre Martin Fayulu et Félix Tshisekedi.


Le Chef de l’État privilégie un processus partant des provinces vers Kinshasa, destiné à construire un pacte national et à renforcer l’État. Le gouvernement soutient que les recommandations doivent provenir de la base avant d’être consolidées au niveau national. 


Fayulu préfère un dialogue politique national inclusif et souverain, capable selon lui d’aborder directement les causes de la crise sécuritaire et institutionnelle. Il insiste également pour que les conclusions des consultations provinciales ne soient pas altérées avant leur examen national. 


Les deux visions ne diffèrent donc pas uniquement sur la liste des participants.


Elles divergent sur la nature même du dialogue : processus de refondation institutionnelle pour le pouvoir, mécanisme de règlement global de la crise pour Fayulu.


Ni partage du pouvoir, ni impasse militaire


Sur un point pourtant, les deux discours semblent se rapprocher.


Martin Fayulu affirme ne pas vouloir d’un dialogue transformé en partage de postes. Félix Tshisekedi a lui-même dénoncé les précédents accords ayant privilégié la distribution du pouvoir au détriment de la consolidation de l’État. 


Cette convergence pourrait constituer un point de départ.


L’enjeu serait alors de construire un mécanisme suffisamment inclusif pour obtenir une adhésion politique large, sans consacrer le principe selon lequel la prise des armes ouvre automatiquement la porte au partage du pouvoir.


Le défi de la cohérence


L’interpellation de Martin Fayulu met finalement le pouvoir devant une question de cohérence davantage que devant une simple contradiction.


Doha répond à la guerre ; Kinshasa veut répondre aux fragilités de l’État.


Cette séparation possède une logique. Mais elle ne sera crédible que si le gouvernement explique clairement comment les deux processus finiront par converger.


Car une paix négociée à Doha qui ne trouverait pas de traduction dans le consensus politique national resterait fragile. À l’inverse, un pacte conclu à Kinshasa qui ignorerait les réalités militaires et territoriales de l’Est risquerait de rester théorique.


Le défi consiste donc moins à choisir entre Doha ou Kinshasa qu’à définir le point de rencontre entre les deux.


C’est sur cette articulation, participation politique après désarmement, restauration de l’autorité de l’État, retour de l’administration civile, garanties sécuritaires et refus d’un nouveau partage du pouvoir sous la pression des armes que se mesurera la capacité du dialogue annoncé à devenir autre chose qu’un rendez-vous politique supplémentaire.


En définitive, la question posée par Fayulu mérite une réponse institutionnelle précise : comment parler aux belligérants pour arrêter la guerre sans faire de la rébellion armée une voie privilégiée d’accès au pouvoir ? La crédibilité du dialogue national dépendra en grande partie de la réponse apportée à cette équation.


Le Travailleur