La Direction générale des Impôts (DGI) a officiellement porté à l’attention du ministre des Finances de graves anomalies présumées affectant le fonctionnement d’ISYS-REGIES, la plateforme utilisée dans la chaîne de mobilisation et de traçabilité des recettes publiques. Au-delà de la gravité des faits dénoncés, la démarche met surtout en évidence les mécanismes de contrôle interne de l’administration fiscale et la vigilance de sa direction générale face à tout risque susceptible d’occasionner un manque à gagner pour le Trésor.
Dans sa correspondance n°01/182/DGI/Dg/DSR/PEM/2026 du 3 septembre 2026 adressée au ministre des Finances, la Direction générale des Impôts signale des opérations qu’elle considère comme susceptibles de compromettre l’intégrité de la chaîne informatique des recettes.
Le dossier concerne ISYS-REGIES, système destiné notamment à assurer l’interconnexion entre les différents intervenants dans la collecte et le reversement des recettes publiques.
L’enjeu est considérable : lorsqu’un contribuable s’acquitte de ses obligations fiscales, l’administration doit pouvoir s’assurer non seulement que le paiement a été effectué, mais aussi que l’argent correspondant a effectivement suivi l’intégralité du circuit jusqu’au compte du Trésor.
La DGI refuse de fermer les yeux
C’est probablement là que se trouve l’élément institutionnel le plus important de cette affaire.
Au lieu de considérer les anomalies comme de simples incidents techniques ou de les traiter silencieusement, la DGI, conduite par son Directeur général Barnabé Muakadi, a choisi d’en référer officiellement au ministre des Finances.
Cette démarche traduit une logique de vigilance administrative : détecter, documenter, signaler et demander l’intervention de l’autorité compétente lorsque l’intégrité de la recette publique paraît menacée.
La correspondance du 3 septembre devient ainsi un indicateur du fonctionnement des mécanismes de contrôle au sein de l’administration fiscale.
Car une administration performante ne se mesure pas uniquement au volume des recettes qu’elle mobilise. Elle se mesure également à sa capacité à identifier les vulnérabilités de la chaîne de perception et à empêcher que les efforts consentis par les contribuables soient neutralisés ailleurs dans le circuit financier.
Mobiliser davantage, mais surtout protéger ce qui est mobilisé
Depuis plusieurs années, la RDC cherche à accroître ses ressources internes afin de réduire sa dépendance aux financements extérieurs et de disposer de moyens supplémentaires pour financer les infrastructures et les politiques publiques.
Dans cette stratégie, la DGI occupe une position centrale.
Mais mobiliser davantage de recettes ne suffit pas.
Chaque franc collecté doit être sécurisé jusqu’à sa destination finale.
C’est ce qui donne une portée particulière à l’initiative de la DGI. Si les anomalies dénoncées sont confirmées par les investigations techniques, cela signifierait que la lutte contre le coulage des recettes doit désormais intégrer beaucoup plus fortement le risque informatique.
La fraude fiscale traditionnelle pourrait ainsi être accompagnée d’une nouvelle menace : la manipulation des systèmes numériques chargés précisément de sécuriser la recette.
ISYS-REGIES : la digitalisation doit rester sous contrôle
La plateforme ISYS-REGIES a été conçue pour améliorer la traçabilité des opérations et limiter les interventions susceptibles de favoriser la fraude.
Mais la digitalisation ne supprime pas automatiquement le risque humain.
Plus un système informatique devient stratégique, plus les personnes disposant de droits techniques élevés doivent être soumises à des mécanismes rigoureux de contrôle, de traçabilité et de séparation des responsabilités.
Toute modification sensible devrait notamment laisser une empreinte numérique permettant d’identifier son auteur, le moment de l’intervention, la donnée modifiée ainsi que sa situation avant et après modification.
C’est pourquoi les faits signalés par la DGI devraient conduire à un audit informatique approfondi d’ISYS-REGIES.
Cet audit permettrait de comparer les données détenues par la DGI avec celles des banques intervenantes, de la Banque centrale du Congo et du Trésor afin de reconstituer intégralement le parcours des opérations litigieuses.
La démarche de Barnabé Muakadi pose aussi la question de la responsabilité institutionnelle
En saisissant officiellement le ministre des Finances, la direction de la DGI ne se contente pas de dénoncer une anomalie.
Elle transfère le dossier au niveau où les responsabilités institutionnelles doivent désormais être assumées.
À partir du moment où une régie financière signale formellement un risque susceptible d’affecter les ressources du Trésor, il appartient aux autorités compétentes de déterminer l’ampleur des faits, les montants éventuellement concernés et les responsabilités individuelles.
La démarche protège également la DGI elle-même : elle établit que l’administration fiscale a identifié le problème et l’a porté à la connaissance de sa hiérarchie plutôt que de laisser perdurer silencieusement une situation potentiellement préjudiciable à l’État.
Pas de condamnation avant l’enquête, mais aucune anomalie ne doit rester sans réponse
La gravité des éléments dénoncés ne doit cependant pas conduire à désigner des coupables avant l’établissement des responsabilités.
Les agents ou services éventuellement concernés bénéficient de la présomption d’innocence.
Mais cette présomption ne saurait empêcher un audit technique approfondi.
Il faudra notamment déterminer si les anomalies constatées résultent de manipulations frauduleuses, de défaillances techniques, de procédures insuffisamment sécurisées ou d’une combinaison de plusieurs facteurs.
Si des détournements sont matériellement établis, les responsabilités administratives, financières et pénales devront être recherchées.
La vigilance fiscale doit aller jusqu’au dernier franc
Cette affaire révèle finalement une évolution importante de la lutte pour la mobilisation des recettes en RDC.
Pendant longtemps, le débat s’est essentiellement concentré sur la capacité des régies financières à collecter davantage. Avec la digitalisation, une deuxième exigence devient incontournable : sécuriser l’argent après sa collecte.
Sous cet angle, l’alerte lancée par la DGI dirigée par Barnabé Muakadi constitue un acte de vigilance institutionnelle.
Signaler une anomalie qui menace les recettes publiques n’affaiblit pas l’administration fiscale. Au contraire, cela démontre sa capacité à exercer son propre contrôle et à défendre les intérêts du Trésor lorsque des incohérences sont détectées dans la chaîne.
Le véritable test commence maintenant.
Les autorités devront établir avec précision ce qui s’est produit dans ISYS-REGIES, déterminer si le Trésor a subi un préjudice, récupérer les éventuelles sommes détournées et identifier individuellement les responsabilités.
Car la performance fiscale ne consiste pas seulement à faire entrer l’argent dans le circuit de l’État. Elle consiste à s’assurer que chaque franc mobilisé par la DGI arrive effectivement au Trésor public.
C’est précisément à ce niveau que la vigilance affichée par la DGI doit désormais être prolongée par la transparence, l’audit et, si les faits sont établis, la sanction.
Le Travailleur
