L’affaire opposant la journaliste et chroniqueuse musicale Virginie Manganga à l’artiste Fally Ipupa prend désormais une dimension qui dépasse largement les deux protagonistes. Après les déclarations de Me Dorothée Madiya, avocate de l’artiste, une vive controverse s’est installée sur les réseaux sociaux : lorsqu’un journaliste est accusé d’avoir franchi les limites déontologiques de sa profession, faut-il privilégier les mécanismes professionnels de régulation ou saisir directement la justice ?
Virginie Manganga a été arrêtée le dimanche 20 septembre à Kinshasa. Selon le Comité pour la protection des journalistes (CPJ), elle avait reçu le 25 août, dans une émission diffusée sur YouTube, Collette Tuzaa, qui formulait des allégations concernant Fally Ipupa. Manganga avait également commenté ces affirmations. Elle a ensuite été poursuivie notamment pour diffamation et diffusion de fausses informations.
« L’arrestation relève du parquet »
Face aux critiques visant la défense de Fally Ipupa, Me Dorothée Madiya a tenu à distinguer la plainte déposée par son client des décisions prises par les autorités judiciaires.
Selon l’avocate, les conseils d’une partie ne disposent pas du pouvoir d’ordonner une arrestation : cette prérogative appartient aux autorités judiciaires compétentes. Elle soutient également que la notoriété de son client ne le prive ni de son droit à la dignité, ni de la protection de sa vie privée et de sa réputation.
Cette distinction est importante. Déposer une plainte, ordonner une arrestation et prononcer une condamnation sont trois actes juridiquement différents. La partie qui s’estime lésée saisit les autorités ; celles-ci apprécient les suites procédurales ; et il revient finalement au juge de statuer sur les responsabilités.
Journaliste ou « tiktokeuse » : le vrai débat est ailleurs
Sur X, certains internautes contestent l’argument consistant à présenter Virginie Manganga essentiellement comme une utilisatrice de TikTok. Pour eux, son statut de journaliste devrait conduire à examiner d’abord la question sous l’angle des règles professionnelles.
Cette interrogation mérite d’être posée, mais elle ne signifie pas qu’un journaliste bénéficie d’une immunité judiciaire.
L’Union nationale de la presse du Congo (UNPC) se présente comme l’instance d’autorégulation de la profession journalistique en RDC. Elle dispose notamment d’une commission de discipline chargée des questions déontologiques.
Le CSAC, de son côté, intervient dans la régulation du secteur des médias. Mais l’existence de mécanismes professionnels ou réglementaires ne permet pas, à elle seule, d’affirmer qu’une personne estimant avoir subi une infraction doit obligatoirement les saisir avant la justice.
C’est donc sur ce point que le débat des réseaux sociaux doit être nuancé : la responsabilité déontologique et la responsabilité judiciaire ne se confondent pas nécessairement.
Une question essentielle : jusqu’où va la responsabilité du journaliste ?
Le dossier pose surtout un problème journalistique particulièrement actuel à l’ère des directs sur TikTok, Facebook et YouTube.
Recevoir une personne qui porte publiquement des accusations contre une personnalité n’équivaut pas nécessairement à endosser ses déclarations. Mais le journaliste conserve des obligations : contextualiser les accusations, rechercher la contradiction, distinguer les faits établis des allégations et éviter de présenter comme certaine une information qui ne l’est pas.
Inversement, la protection de la réputation et de la vie privée ne devrait pas conduire automatiquement à considérer toute information dérangeante concernant une personnalité publique comme interdite de publication.
C’est précisément cet équilibre entre droit d’informer, responsabilité professionnelle et protection des droits individuels qui rend cette affaire importante pour l’ensemble de la presse congolaise.
Le CPJ a d’ailleurs pris une position critique à l’égard de la détention de Manganga et demandé sa libération, tout en appelant la RDC à dépénaliser la diffamation.
Une affaire qui doit dépasser les personnes
Les réseaux sociaux tendent aujourd’hui à transformer le dossier en confrontation entre « pro-Fally » et « pro-Virginie ». Ce serait réduire considérablement sa portée.
La question essentielle est institutionnelle : comment protéger simultanément la liberté de la presse, la responsabilité des journalistes, la réputation des citoyens et l’indépendance de la justice ?
La justice devra déterminer si les faits reprochés à Virginie Manganga constituent effectivement des infractions et, le cas échéant, établir les responsabilités. En attendant cette décision, la présomption d’innocence doit demeurer la règle.
Pour la presse congolaise, l’affaire pourrait surtout servir de rappel : les nouveaux médias ont changé les supports et accéléré la circulation de l’information, mais ils n’ont supprimé ni les exigences de vérification journalistique ni les garanties fondamentales attachées à la liberté d’informer.
Et une interrogation demeure : dans les conflits mettant en cause le travail d’un journaliste, quelle articulation la RDC veut-elle établir entre autorégulation professionnelle, régulation du CSAC et intervention de la justice ? C’est peut-être là que se situe le véritable débat soulevé par l’affaire Virginie Manganga.
Belo
