Coupures, délestages et quartiers plongés dans le noir alimentent la colère contre la SNEL. Mais derrière les critiques se cache un problème structurel : Kinshasa consomme beaucoup plus d’électricité que le système n’est aujourd’hui capable de lui fournir correctement.
À Kinshasa, l’électricité est devenue l’un des principaux sujets de mécontentement quotidien.
Dans plusieurs quartiers, les habitants dénoncent des coupures répétées, parfois prolongées. Certains abonnés disent recevoir l’électricité pendant quelques heures seulement, quelquefois en pleine nuit, avant une nouvelle interruption.
Sur les réseaux sociaux, les critiques se concentrent régulièrement sur la Société nationale d’électricité (SNEL) et sa direction générale.
La colère des consommateurs est compréhensible. Un ménage qui paie son abonnement veut être alimenté. Une entreprise qui investit a besoin d’une énergie stable. Un hôpital, une école, une boulangerie ou un atelier ne peut fonctionner normalement avec une fourniture imprévisible.
Mais pour comprendre la crise, il faut aller plus loin que la recherche d’un seul responsable.
1 250 MW nécessaires, environ 550 MW disponibles
Les estimations communiquées ces dernières années sur l’approvisionnement de Kinshasa font apparaître un déséquilibre majeur.
La capitale aurait besoin d’environ 1 250 mégawatts (MW) pour répondre correctement à sa demande, alors que la puissance effectivement disponible pour son approvisionnement tournerait autour de 550 MW selon les chiffres régulièrement avancés par les acteurs du secteur.
Cela représenterait un déficit de l’ordre de 700 MW.
Ces données doivent être considérées comme des ordres de grandeur susceptibles d’évoluer selon la disponibilité des groupes de production et l’état du réseau. Elles permettent néanmoins de comprendre l’origine structurelle des délestages.
Lorsqu’une ville demande davantage d’électricité que le système ne peut lui fournir, l’opérateur est contraint de répartir une quantité insuffisante entre plusieurs zones.
Le délestage devient alors non plus un accident, mais un mécanisme de gestion de la pénurie.
Inga : une puissance considérable sur le papier
Une grande partie de l’électricité alimentant Kinshasa provient du complexe hydroélectrique d’Inga, dans le Kongo Central.
Inga I, mis en service au début des années 1970, dispose de six groupes pour une puissance installée d’environ 351 MW.
Inga II, mis en service au début des années 1980, compte huit groupes et une puissance installée d’environ 1 424 MW.
En théorie, les deux centrales représentent donc près de 1 775 MW de capacité installée.
Mais capacité installée ne signifie pas puissance effectivement disponible.
Des groupes peuvent être indisponibles pour maintenance ou réhabilitation. À cela s’ajoutent les contraintes des lignes de transport, des postes de transformation et du réseau de distribution.
C’est précisément cette distinction qui est souvent absente du débat public.
Produire ne suffit pas : il faut transporter
Même lorsqu’un mégawatt est produit, encore faut-il pouvoir l’acheminer jusqu’au consommateur.
L’électricité parcourt un long chemin : centrale hydroélectrique, lignes à haute tension, postes de transformation, réseau de distribution puis branchement du client.
Une faiblesse à n’importe quel niveau de cette chaîne peut provoquer une interruption.
Pour Kinshasa, des infrastructures stratégiques comme les réseaux et postes de Kimwenza, Kinsuka et Badiadingi participent à cette architecture complexe.
La modernisation des lignes de transport et du réseau de distribution est donc aussi importante que la construction de nouvelles capacités de production.
Une ville qui grandit plus vite que son réseau
À cette difficulté technique s’ajoute la démographie.
Kinshasa continue de s’étendre rapidement. De nouveaux quartiers apparaissent, les ménages se multiplient et de nouvelles activités économiques réclament des raccordements.
Certaines estimations évoquent une augmentation de la population pouvant atteindre environ 500 000 habitants par an, soit plus d’un millier de personnes supplémentaires chaque jour.
Même en considérant ces chiffres comme des estimations démographiques, la tendance ne fait aucun doute : la demande augmente rapidement.
Or le système électrique n’a pas progressé au même rythme.
Des infrastructures conçues pour une ville beaucoup moins peuplée doivent aujourd’hui alimenter une mégapole de plusieurs millions d’habitants.
La SNEL est-elle responsable ?
La SNEL est le principal opérateur historique du système électrique congolais. Elle est donc naturellement en première ligne lorsque les consommateurs sont privés d’électricité.
Elle doit répondre de la qualité de son service, de la maintenance de ses équipements, de sa communication envers les abonnés et de la gestion du réseau placé sous sa responsabilité.
Les critiques envers sa direction ne peuvent donc pas simplement être écartées.
Mais réduire l’ensemble du déficit énergétique de Kinshasa au seul directeur général de la SNEL serait également trop simpliste.
Le problème implique la politique énergétique nationale, les investissements publics, la régulation, la mobilisation des capitaux privés, l’état des centrales, le réseau de transport et la croissance urbaine.
La crise est systémique.
Un secteur désormais ouvert à d’autres acteurs
Depuis la libéralisation du secteur de l’électricité, la SNEL n’est plus juridiquement appelée à rester seule sur l’ensemble du marché.
L’Autorité de régulation du secteur de l’électricité (ARE) doit accompagner l’ouverture du secteur, encadrer les opérateurs et contribuer à créer un environnement susceptible d’attirer de nouveaux investissements.
La Banque africaine de développement soutient également le renforcement de cette régulation et les réformes destinées à améliorer les performances du secteur électrique congolais.
L’objectif est clair : mobiliser davantage de capitaux publics et privés pour augmenter l’offre.
Grand Inga : immense potentiel, solution de long terme
Le projet Inga III demeure l’un des grands espoirs énergétiques du pays. Selon les configurations étudiées, il pourrait apporter plusieurs milliers de mégawatts supplémentaires.
À une échelle beaucoup plus ambitieuse, Grand Inga est souvent présenté avec un potentiel dépassant les 40 000 MW.
Mais ces projets nécessitent des financements gigantesques, des infrastructures de transport et de longues années de réalisation.
Kinshasa ne peut donc pas attendre Grand Inga pour résoudre ses problèmes actuels.
Il faut parallèlement réhabiliter les capacités existantes, développer d’autres centrales, sécuriser les lignes et moderniser la distribution.
Le débat actuel autour de la SNEL révèle un problème classique de gouvernance : lorsqu’un service public fonctionne mal, l’opinion cherche naturellement un responsable identifiable.
Le dirigeant de l’entreprise publique doit rendre compte de sa gestion. C’est normal.
Mais changer un dirigeant sans ajouter un seul mégawatt au réseau ne supprimera pas mécaniquement un déficit de plusieurs centaines de mégawatts.
Inversement, invoquer le caractère structurel du problème ne peut pas servir d’excuse à une mauvaise gestion.
Il faut donc distinguer deux niveaux de responsabilité.
La SNEL doit améliorer ce qu’elle peut contrôler : maintenance, distribution, gestion commerciale, communication, lutte contre les branchements frauduleux et efficacité opérationnelle.
L’État doit résoudre ce qui dépasse la SNEL : nouvelles capacités de production, investissements lourds, politique énergétique, mobilisation du secteur privé et planification à long terme.
L’électricité, une question économique et sociale
Les coupures ne sont pas seulement inconfortables.
Elles ont un coût économique.
Un atelier qui arrête ses machines perd de la production. Une boulangerie achète du carburant pour son groupe électrogène. Un restaurant risque de perdre ses produits. Une PME augmente ses charges. Un ménage dépense davantage pour trouver des solutions alternatives.
Le déficit énergétique devient ainsi une taxe invisible sur l’économie.
Et cette taxe frappe souvent plus durement les petites entreprises et les travailleurs indépendants qui ne disposent pas des moyens nécessaires pour investir dans des générateurs ou de grandes installations solaires.
Kinshasa ne sortira pas durablement des délestages avec une seule mesure.
La capitale a besoin simultanément de plus de production, de lignes modernisées, de postes renforcés, d’une meilleure distribution, de nouveaux investissements et d’une gestion rigoureuse.
La SNEL doit rendre compte de ses performances. Le gouvernement doit, lui aussi, rendre compte de sa politique énergétique.
Car derrière les batailles de responsabilités demeure une réalité beaucoup plus simple pour les Kinois : ils veulent de l’électricité.
Et tant que la demande continuera à progresser beaucoup plus vite que l’offre, le délestage restera moins une anomalie qu’un symptôme d’un système énergétique qui doit être profondément modernisé.
Le défi n’est donc pas seulement de savoir qui dirige la SNEL, mais de savoir quand Kinshasa disposera enfin de suffisamment d’énergie pour ses habitants et son économie.
Le Travailleur
