Kinshasa, 30 octobre 2026 — La politique congolaise réserve parfois de singuliers retournements. Hier, la victoire de Félix Tshisekedi à la présidentielle de décembre 2018 était vivement contestée au nom de la « vérité des urnes ». Aujourd'hui, le même président se retrouve au centre d'une controverse dans laquelle Mike Mukebayi, cadre d'Ensemble pour la République, invoque le respect de la Constitution face aux initiatives de rapprochement entre le chef de l'État et son prédécesseur Joseph Kabila. Mais ses propos ont-ils réellement le sens que certains leur attribuent ?
De la contestation électorale de 2018 aux débats de 2026
Pour comprendre la controverse, il faut remonter au lendemain de l'élection présidentielle du 30 décembre 2018.
Le 10 janvier 2019, la Commission électorale nationale indépendante proclamait Félix Tshisekedi vainqueur avec 38,57 % des suffrages, devant Martin Fayulu, crédité de 35,2 %.
Martin Fayulu rejetait immédiatement ces résultats, dénonçant un hold-up électoral et réclamant la publication de la vérité des urnes. Cette contestation allait durablement marquer les relations entre les principales composantes de l'opposition congolaise.
Mike Mukebayi a évolué dans cet environnement politique marqué par la contestation de la légitimité électorale du nouveau président.
Huit ans plus tard, une question se pose : comment les responsables qui contestaient l'accession de Félix Tshisekedi au pouvoir articulent-ils aujourd'hui leurs anciennes convictions avec la reconnaissance de sa qualité de président de la République ?
La distinction est fondamentale. Reconnaître l'exercice légal d'une fonction présidentielle après la proclamation définitive des résultats ne signifie pas nécessairement reconnaître la sincérité du scrutin qui a conduit à cette fonction.
Mais, pour un responsable politique, ce changement de langage mérite une explication publique.
Une intervention dont le sens doit être rétabli
Invité de l'émission Dites-nous la vérité, présentée par Élysée Odia, Mike Mukebayi s'est exprimé sur la démarche de la Coalition Article 64 (C64), qui souhaite favoriser un dialogue entre Félix Tshisekedi et Joseph Kabila.
Un élément essentiel ressort du compte rendu publié le 30 octobre par Cable.cd : la phrase « Vous ne pouvez pas renvoyer dos à dos un président qui a été élu et un ex-chef d'État qui devient rebelle » est attribuée à la journaliste qui interroge Mike Mukebayi, et non à l'opposant lui-même.
Celui-ci répond : « Nous nous assumons en tant que garants de la Constitution. »
Cette précision change sensiblement l'interprétation de l'échange. Il serait donc inexact d'affirmer, sur cette seule base, que Mike Mukebayi a personnellement déclaré Félix Tshisekedi vainqueur incontestable de la présidentielle de 2018.
Le cadre d'Ensemble pour la République défend plutôt une lecture constitutionnelle de la crise, selon laquelle les actes imputés aux différents protagonistes doivent être examinés sans que les uns servent à excuser les autres.
Il insiste notamment sur le fait qu'un acte répréhensible demeure répréhensible, quel qu'en soit l'auteur.
Cette position peut se défendre sur le plan des principes. Elle n'efface toutefois pas les interrogations sur la cohérence des alliances et des discours politiques.
Février 2019 : la déclaration de Mike Mukebayi qui change la lecture du débat
Les recherches permettent de retrouver une prise de position particulièrement révélatrice.
Le 27 février 2019, Mike Mukebayi annonçait publiquement son départ d'Ensemble pour le changement, après la reconnaissance de Félix Tshisekedi comme président légitime par cette plateforme politique.
Intervenant dans l'émission Kiosque sur CCTV, il réaffirmait son appartenance à Lamuka et son soutien à Martin Fayulu, qu'il considérait comme le véritable vainqueur de la présidentielle.
Il déclarait notamment :
« Il n'est pas question de cautionner le hold-up électoral qui a permis à Félix Tshisekedi d'accéder à la magistrature suprême. »
Cette déclaration, rapportée par MediaCongo le 27 février 2019, constitue une référence importante pour apprécier l'évolution de son discours.
À l'époque, Mike Mukebayi avait donc fait de la contestation de la légitimité électorale de Félix Tshisekedi une question suffisamment importante pour justifier une rupture politique.
Aujourd'hui, il intervient comme cadre d'Ensemble pour la République et défend la position de la C64 sur le respect de la Constitution.
Entre ces deux séquences, la question n'est pas simplement de savoir s'il a changé d'avis, mais de comprendre ce qui justifie l'évolution de son positionnement.
La reconnaissance des institutions établies peut relever du réalisme politique. Elle ne constitue pas automatiquement un reniement. Encore faut-il expliquer ce qu'il est advenu des convictions défendues avec tant de fermeté en 2019.
La C64 face à ses propres divisions
La controverse dépasse désormais la personne de Mike Mukebayi.
Réunie à Rome du 25 au 27 octobre 2026, la C64 a annoncé son intention de rencontrer séparément Félix Tshisekedi et Joseph Kabila pour favoriser un dialogue national inclusif. Elle a simultanément dénoncé les risques de remise en cause de l'alternance constitutionnelle et condamné la conquête du pouvoir par les armes.
Mais, dès le 28 octobre, des membres de sa Conférence des présidents ont contesté cette démarche, estimant que le Présidium ne pouvait engager seul la coalition dans une initiative aussi sensible.
Ils ont notamment rejeté l'idée que la C64 s'érige elle-même en médiatrice entre les deux anciens partenaires politiques.
Delly Sesanga a, de son côté, précisé que la coalition ne prétendait pas jouer le rôle de médiatrice, mais souhaitait contribuer à préparer les conditions d'un dialogue national.
Cette divergence révèle un problème plus profond : une coalition peut-elle prétendre défendre l'ordre constitutionnel sans parvenir à un consensus interne sur la stratégie à adopter face à la crise nationale ?
Revirement politique ou adaptation aux nouvelles réalités ?
Trois éléments méritent d'être distingués.
D'abord, la légitimité électorale et la légalité institutionnelle ne sont pas identiques. Mike Mukebayi pouvait contester la sincérité de l'élection de 2018 tout en reconnaissant, plusieurs années après, les prérogatives constitutionnelles du président en fonction.
Ensuite, le rapprochement politique entre Tshisekedi et Kabila ne saurait conduire à confondre les responsabilités. Les éventuelles violations constitutionnelles, les violences politiques et les accusations liées aux groupes armés doivent être examinées selon leur nature, les faits établis et les procédures judiciaires appropriées.
Enfin, la cohérence politique exige une continuité des principes, même lorsque les alliances changent. En 2019, Mike Mukebayi refusait de cautionner ce qu'il qualifiait de hold-up électoral. En 2026, il défend une démarche constitutionnelle qui suppose des échanges avec les protagonistes de la crise.
Il lui appartient d'expliquer comment ces deux positions se rejoignent.
Ce questionnement vaut également pour les dirigeants de la C64, dont certains ont longtemps contesté les conditions de l'arrivée de Félix Tshisekedi au pouvoir avant d'envisager aujourd'hui un dialogue avec lui et Joseph Kabila.
La mémoire politique ne peut être sélective
La recherche de la paix et du dialogue national constitue une exigence majeure pour la République démocratique du Congo. Mais elle ne devrait pas se construire au prix de l'effacement de l'histoire politique récente.
Le cas Mike Mukebayi illustre cette difficulté. Celui qui, en février 2019, quittait une plateforme politique pour refuser la reconnaissance de Félix Tshisekedi se retrouve aujourd'hui dans une coalition qui envisage de discuter avec le même président au nom de la défense de l'ordre constitutionnel.
Il serait excessif d'y voir, sans autre preuve, une conversion à la légitimité électorale de Tshisekedi. Mais il serait tout aussi réducteur d'ignorer la portée de ce changement de posture.
La véritable interrogation est désormais celle-ci : la C64 cherche-t-elle à dépasser les anciennes querelles au nom de l'intérêt national, ou ses dirigeants sont-ils en train de redéfinir leurs principes au gré des circonstances politiques ?
Une opposition crédible ne se juge pas uniquement à la vigueur de ses dénonciations, mais aussi à sa capacité d'assumer son passé, d'expliquer ses évolutions et de proposer une voie de sortie de crise cohérente.
La paix exige le dialogue. La démocratie, elle, exige également la mémoire et la constance des principes.
Le Travailleur
