Entre avancées diplomatiques et flambée des combats, Kinshasa appelle Kigali à une “paix des braves”
Une nouvelle session de négociations sous haute tension
La sixième session de négociations entre le gouvernement congolais et le mouvement rebelle AFC/M23, initialement prévue cette semaine à Doha, au Qatar, a été reportée à la semaine prochaine. Ce report est dû à un conflit d’agenda du médiateur qatari, mais le contexte reste extrêmement tendu.
L’objectif de cette session est clair : parvenir à un accord sur les modalités concrètes d’un cessez-le-feu permanent, en définissant les mécanismes de sa mise en œuvre sur le terrain. Ce cessez-le-feu, déjà évoqué dans les discussions précédentes, se heurte à plusieurs obstacles, parmi lesquels la méfiance de l’AFC/M23 envers la Monusco, la mission de l’ONU en RDC, qu’ils accusent de partialité.
Malgré les difficultés, le processus de Doha bénéficie d’un appui international significatif. En plus du Qatar, qui assure la médiation et le soutien logistique, les États-Unis, l’Union européenne, l’Union africaine, et le CICR participent activement aux travaux. La présence de ces partenaires illustre l’importance stratégique de la stabilisation de l’Est congolais pour la paix régionale.
Un nouvel acteur de poids a récemment rejoint la médiation : Zahabi Ould Sidi Mohamed, ancien ministre malien des Affaires étrangères, expert des processus de paix, de désarmement et de réinsertion. Sa connaissance des dynamiques rebelles africaines et de la RDC en particulier apporte une plus-value précieuse à l’équipe de négociation. Il travaille en étroite collaboration avec les médiateurs qataris et échange directement avec les deux parties.
L’appel de Félix Tshisekedi : la paix des braves avec Paul Kagame
C’est dans ce contexte que le président congolais Félix Antoine Tshisekedi a saisi l’occasion d’un forum international à Bruxelles pour adresser un message fort à son voisin rwandais, Paul Kagame. Depuis la tribune du Global Gateway Forum, le chef de l’État congolais a lancé un appel à la réconciliation et au dialogue, dans un discours marqué par la gravité du moment.
« Je tends la main, Monsieur le Président, pour que nous fassions la paix des braves », a déclaré Tshisekedi, s’adressant directement à Kagame. « Il est temps d’arrêter cette escalade meurtrière. »
Le président congolais a même annoncé la suspension temporaire de son plaidoyer pour des sanctions contre le Rwanda, soulignant sa volonté sincère de trouver une issue diplomatique au conflit qui oppose leurs deux pays depuis des années. Il a réaffirmé que la RDC n’a jamais été belliqueuse, et qu’elle aspire uniquement à la paix et au développement.
« Nous sommes les deux seuls capables d’arrêter cette escalade. L’histoire nous jugera. »
Sur le terrain : l’AFC/M23 en offensive malgré le processus de paix
Alors que les discours apaisants se multiplient sur la scène internationale, la réalité sur le terrain reste alarmante. Dans l’Est de la RDC, les combats s’intensifient entre l’armée congolaise, appuyée par des groupes d’autodéfense Wazalendo, et les rebelles de l’AFC/M23.
Au Sud-Kivu, les rebelles ont pris le contrôle de Luntukulu, Chulwe et Lubimbe, des localités proches du territoire stratégique de Shabunda. Les affrontements les plus violents ont été signalés dans les territoires de Walungu, Kabare et Mwenga, provoquant des déplacements massifs de population et une vive inquiétude parmi les habitants.
Le commandant du secteur opérationnel Sukola 2, le colonel Kisembo Isingoma Benjamin, s’est rendu sur le terrain pour réorganiser les troupes, mais les tensions restent vives. Certaines positions de l’armée et des Wazalendo ont dû être abandonnées, faisant craindre une avancée encore plus grande des rebelles vers d’autres zones du Sud-Kivu.
Cette reprise des hostilités jette une ombre sur le processus de Doha. Elle montre la fragilité des engagements pris jusqu’à présent et souligne l’importance d’un accord solide, garantissant non seulement un cessez-le-feu mais aussi un mécanisme de désarmement et de réintégration des combattants dans la vie civile.
Les négociations précédentes, en août 2025, avaient permis d’avancer sur des sujets comme les échanges de prisonniers. Mais la véritable question, celle du contrôle territorial et du retour de l’autorité de l’État dans les zones occupées, reste en suspens.
Diplomatie régionale : une clé pour sortir de l’impasse
L’implication du Rwanda, accusé de soutenir militairement le M23, reste l’un des points de tension majeurs. Kinshasa attend un geste fort de Kigali, notamment un désengagement clair de tout soutien logistique ou militaire au mouvement rebelle. L’appel de Tshisekedi pourrait ouvrir une fenêtre diplomatique si Paul Kagame répond favorablement.
Le dialogue entre Kinshasa et Kigali, encouragé notamment par les États-Unis et l’Union africaine, pourrait ainsi compléter le processus de Doha. Mais sans engagement réel des deux capitales, le processus risque de rester lettre morte.
En marge des tensions sécuritaires, le président Tshisekedi a profité de sa participation au Global Gateway Forum pour promouvoir une vision économique de la paix. Il a plaidé pour un partenariat stratégique avec l’Europe, basé sur un respect mutuel et l’exploitation éthique des ressources stratégiques de la RDC (cuivre, cobalt, lithium…).
« La RDC veut bâtir un partenariat d’égal à égal, aligné sur les priorités de son peuple », a-t-il souligné.
Cette diplomatie économique s’inscrit dans une stratégie plus large : transformer la RDC en puissance régionale stable, capable de tirer profit de ses ressources pour se développer et jouer un rôle moteur dans la région des Grands Lacs.
Entre espoir diplomatique et incertitude militaire
La prochaine session de négociations à Doha s’annonce décisive. Si elle parvient à établir un cadre crédible pour un cessez-le-feu, elle pourrait ouvrir la voie à un véritable processus de paix. Mais sans désescalade militaire et sans engagement clair de toutes les parties – y compris le Rwanda – le risque d’un embrasement plus large reste réel.
L’appel de Félix Tshisekedi à une “paix des braves” est peut-être le signal qu’attendait la région. À Paul Kagame, désormais, de répondre. La balle est dans le camp de Kigali.
