À Bruxelles, devant la diaspora congolaise, le président Félix Tshisekedi a réaffirmé une position ferme : pas de dialogue avec ceux qu’il qualifie d’émissaires des agresseurs. Une déclaration tranchante, à première vue incompatible avec les négociations actuellement menées à Doha entre Kinshasa et les représentants du groupe politico-militaire AFC/M23, soutenu par le Rwanda.
Pourtant, derrière cette posture se dessine une stratégie plus nuancée, voire calculée, dans un contexte de diplomatie régionale et de pressions internationales croissantes pour une sortie pacifique de la crise dans l’Est de la République démocratique du Congo.
« Tant que je serai vivant, il n’y aura plus de dialogue avec les agresseurs. C’est à cause de cela que nous sommes toujours dans les problèmes aujourd’hui », a lancé Félix Tshisekedi, le 11 octobre, lors d’un échange avec les Congolais de Belgique.
Cette déclaration s’inscrit dans une séquence politique entamée quelques jours plus tôt au Global Gateway Forum à Bruxelles, où Tshisekedi a tendu symboliquement la main à Paul Kagame, l’accusant, une nouvelle fois, de soutenir les rebelles du M23. Une main tendue restée sans réponse, voire méprisée publiquement par Kigali.
Main tendue, mais conditions strictes
Loin d’un revirement, le président congolais distingue clairement deux types de dialogue : celui avec les Congolais patriotes, opposés à l’agression étrangère, et celui, inacceptable selon lui, qui viserait à réintégrer dans les institutions des groupes armés ou leurs relais politiques manipulés par l’étranger. « Ce que je rejette, ce sont les brassages, les mixages, les compromis avec des individus inféodés à l’agresseur, souvent même à nationalité douteuse », a-t-il précisé.
Tshisekedi appelle donc à un dialogue national souverain, mais conditionne toute tentative de médiation à une exigence claire : nommer et condamner sans ambiguïté l’agresseur, à savoir le Rwanda.
L’agenda de Doha : entre contradictions apparentes et réalpolitik
Sur le terrain diplomatique, Kinshasa participe néanmoins aux pourparlers facilités par le Qatar avec l’AFC/M23, à Doha. Ce paradoxe apparent pourrait se lire comme une manœuvre de différenciation : pour Tshisekedi, négocier ne signifie pas légitimer. Il s’agirait plutôt de pousser le M23 à se désolidariser de Kigali ou, à défaut, de démontrer à la communauté internationale que Kinshasa reste engagé pour la paix, mais pas au prix de sa souveraineté.
« Faire la paix n’est pas une faiblesse, c’est une noblesse. Et je suis très loin d’être faible », a martelé Tshisekedi.
En tendant la main au Rwanda tout en refusant de dialoguer avec ses “émissaires”, le président cherche à renverser le narratif qui faisait de la RDC un acteur rigide ou belliciste, et à repositionner son pays en victime légitime d’une agression, mais engagée pour une paix juste.
Cette approche a mis Kigali dans une position diplomatique délicate. La réponse froide du Rwanda par la voix de son ministre des Affaires étrangères, dénonçant un « cinéma politique » contraste avec les appels croissants des partenaires internationaux, notamment les États-Unis, l’UE et le Qatar, à engager un processus crédible de paix dans la région.
La stratégie de Tshisekedi semble donc viser un triple objectif :
- Consolider son image de chef d’État intransigeant sur la souveraineté nationale ;
- Pousser ses interlocuteurs à se dévoiler, en exposant les liens entre certains acteurs congolais et les intérêts étrangers ;
- Continuer à dialoguer sous conditions, sans céder sur les principes de justice, de vérité et de reconnaissance de l’agression
Entre fermeté et ouverture stratégique
La position actuelle de Félix Tshisekedi révèle une tactique de clarification plus qu’un refus catégorique du dialogue. Il refuse le marchandage avec les auteurs de l’agression, tout en ouvrant la voie à une solution politique entre Congolais unis contre les ingérences extérieures.
À Doha, les discussions se poursuivent, sous l’œil attentif des puissances médiatrices. Mais une chose est claire : pour Kinshasa, la paix ne se fera pas à n’importe quel prix. Et le président Tshisekedi entend bien maintenir la pression politique sur le Rwanda et ses alliés pour qu’ils répondent enfin à cette main tendue — non comme une faiblesse, mais comme l’ultime preuve de la bonne foi congolaise.
